Longtemps, la finance durable s’est surtout structurée autour du climat et de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais un autre enjeu prend progressivement de l’ampleur : la biodiversité. Dégradation des sols, raréfaction de l’eau, déforestation ou disparition d’espèces peuvent aussi fragiliser l’économie, et donc concerner les investisseurs comme les épargnants.
Agir en faveur de la biodiversité ne se résume pas qu’à la protection des espèces animales et végétales. La biodiversité désigne l’ensemble du vivant et des écosystèmes dont dépendent de nombreuses activités humaines : pollinisation, qualité de l’eau, fertilité des sols, régulation du climat, ressources agricoles ou forestières.
Or ces équilibres sont sous pression. L’IPBES, la plateforme scientifique intergouvernementale sur la biodiversité, estimait en 2019 qu’environ un million d’espèces animales et végétales étaient menacées d’extinction. Les causes sont multiples : changement d’usage des terres et des mers, exploitation directe des ressources, changement climatique, pollutions ou espèces invasives.
Cette dégradation n’est pas seulement un sujet environnemental. Elle peut aussi affecter directement des secteurs économiques entiers. L’agriculture, l’agroalimentaire, le textile, le bâtiment, le tourisme ou encore la pharmacie dépendent, à des degrés divers, de ressources naturelles et de services rendus par les écosystèmes.
Des entreprises dépendantes du vivant
Pour les acteurs financiers, la biodiversité devient donc un sujet d’analyse. Une entreprise fortement dépendante de l’eau, des sols ou de certaines matières premières peut voir son activité fragilisée si ces ressources se dégradent ou se raréfient. À l’inverse, une entreprise dont l’activité contribue fortement à la destruction des écosystèmes peut être exposée à des risques réglementaires, réputationnels ou économiques.
Le Forum économique mondial estime que plus de 44 000 milliards de dollars de valeur économique, soit plus de la moitié du PIB mondial, dépendent modérément ou fortement de la nature et de ses services. En France, la Banque de France a également montré que 42 % de la valeur du portefeuille de titres détenus par les institutions financières françaises était émise par des entreprises dépendant fortement ou très fortement d’au moins un service écosystémique.
Concrètement, cela peut concerner une entreprise agroalimentaire exposée à la sécheresse, une société textile dépendante de fibres naturelles, un groupe de construction consommateur de matières premières, ou encore un assureur confronté aux effets de la dégradation des milieux naturels.
Des données encore imparfaites
Si le climat dispose déjà d’indicateurs relativement installés, comme les émissions de CO2, la biodiversité reste plus difficile à mesurer. Les impacts sont souvent locaux, multiples et liés à des chaînes de valeur complexes. Un même indicateur ne permet pas toujours de comparer simplement deux entreprises ou deux secteurs.
Le sujet progresse toutefois dans les cadres du reporting. La TNFD, initiative internationale consacrée aux risques liés à la nature, indique que plus de 620 organisations dans plus de 50 pays se sont engagées à publier des informations alignées sur ses recommandations. En Europe, les standards de reporting de durabilité prévoient aussi un volet consacré à la biodiversité et aux écosystèmes pour les entreprises concernées lorsque le sujet est jugé matériel.
Ces évolutions doivent permettre aux investisseurs de mieux comprendre les dépendances et les impacts des entreprises. Mais elles ne suppriment pas toutes les limites : les données restent parfois incomplètes, les méthodes varient, et la biodiversité ne se résume pas à un seul chiffre.
Le vivant, angle émergent de la finance durable
Ces questions concernent aussi l’épargne des particuliers. Via une assurance-vie, un PER, un PEA ou certains fonds, l’argent placé peut être investi dans des entreprises plus ou moins exposées à ces enjeux.
Certains placements responsables commencent ainsi à intégrer des critères liés à la biodiversité : analyse des dépendances à l’eau ou aux sols, exclusion de certaines pratiques, attention portée à la déforestation, dialogue avec les entreprises ou suivi d’indicateurs environnementaux.
Cela ne signifie pas que tout produit "durable" traite la biodiversité avec le même niveau d’exigence. Avant d’investir, il est donc utile de se poser quelques questions simples : le fonds mentionne-t-il explicitement la biodiversité ? Quels secteurs ou pratiques sont exclus ? Des indicateurs sont-ils publiés ? La stratégie environnementale est-elle expliquée clairement ?
La biodiversité ne remplace pas le climat dans la finance durable. Elle élargit plutôt le regard : au-delà de l’empreinte carbone, un placement responsable peut aussi être interrogé sur sa dépendance aux ressources naturelles et son impact sur les écosystèmes.
